A cœur ouvert avec Georges AGOSSOU GANGBE GUEDOU : « A la rentrée 2013-2014, les langues maternelles chasseront le signal ! »

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Dans le cadre affable de sa résidence privée sise à AKPAKPA, DAH GUEDOU, comme on l’appelle affectueusement, s’est prêté à nos questions sur l’introduction des langues nationales dans le système formel. Dans une ambiance conviviale où il était assisté de son ami DAYE Léonard, l’ancien ministre, linguiste didacticien des langues et cultures africaines et vice-président du CNE est revenu sur les enjeux de l’introduction des langues nationales dans le système formel. Il a mis un point d’honneur à défendre la langue et la culture qui sont deux vecteurs fondamentaux sans lesquels, il n’y a pas de mouvement et donc pas de développement.

Educ’Action : Quelle est la nécessité pour une Nation d’alphabétiser son peuple dans sa langue ?

Prof. Georges GUEDOU : Je partirai d’un exemple. Aujourd’hui on parle de la révision de la constitution. Le Président Boni YAYI dit qu’il faut réviser, d’autres disent, il ne faut pas réviser. Mais qui sont ceux qui comprennent les enjeux de ce débat ? Ce débat, étant fait prioritairement en français, les concepts forts étant en français, le peuple ne suit pas. Notre pays est à peu près à 80% d’analphabètes. D’où, il n’y a pas de démocratisation. La démocratie sans l’alphabétisation est un leurre. Parce que démocratie, ça signifie que les gens participent, décident, abordent les grands sujets, tranchent ! Démocratie vient de Démos en grec qui signifie peuple et cratein commander. C’est le commandement du peuple par le peuple et pour le peuple. Mais ici, la délégation est si lointaine que l’homme de zakpota, d’Azovè dans la rue ne sait pas de quoi on parle. Il y en a qui croit que c’est Kérékou qui gère encore le pays parce que, de temps en temps, ils le voient à la Télévision. Les gens ne suivent pas. Il n’y a pas de démocratie dans un pays dont les 80% sont analphabètes, c’est-à-dire, exclus du débat politique qui se fait. Aussi le développement économique n’est-il pas possible puisque seulement quelques personnes travaillent. La masse ne comprend pas. Le peuple est en marge du grand mouvement économique que vous développez. C’est quoi le port, les échangeurs ? Combien de paysans de Sokponta peuvent voir ces infrastructures sinon à la télé et qu’est-ce que cela leur fait qu’il y ait go slow à Cotonou ! En quoi ça les gêne ? Donc le développement économique intégral et durable ne peut se faire que lorsque les peuples participent. Or ils ne peuvent pas participer sans leur outil de communication que sont leurs langues et leurs cultures. Voilà pourquoi la langue et la culture sont deux outils, deux vecteurs, deux fondamentaux sans lesquels, il n’y a pas développement, il n’y a pas de mouvement, de participation. L’alphabétisation est donc une nécessité. Lorsque vous alphabétisez les femmes et qu’elles peuvent lire les notices des médicaments ordinaires, c’est formidable ! Vous gagnez du temps. Par contre, quand vous faites des ordonnances en français et que les 80% ne peuvent pas les comprendre et les utiliser, elles se perdent, perdent du temps et tout cela rejaillit sur le développement. L’éducation sanitaire, environnementale, hydrique etc. doivent se faire dans nos langues. Mais pourquoi diantre, il y a 30ans, 40 ans quand on dit pays asiatiques, on ne voyait rien que la misère ! Que s’est –il passé pour que le dragon de l’Asie se réveille, que le Japon soit reconnu pour ses produits de qualité, qu’il y ait une si grande prolifération des produits tianshi avec notice en leurs langues d’abord ? Ils ont simplement tout fait à partir de leurs langues et cultures ! Avez-vous jamais vu un peuple qui aille loin dans une langue d’autrui. L’Afrique du Sud bien qu’utilisant l’Anglais, utilise aussi énormément le zulu. Qu’est-ce que nous sommes en retard !

Quelle est la différence entre l’alphabétisation des adultes qui se fait déjà et l’introduction des langues dans le système formel ?
L’alphabétisation, c’est apprendre à lire et à écrire à quelqu’un dans n’importe quelle langue. Nous avons le son. Nous avons l’écrit. Ce sont deux codes différents. Liés l’un à l’autre pour pouvoir transcrire ce qu’on dit, c’est cela l’alphabétisation. A défaut d’avoir des trucs conventionnels, les le gens faisaient avec des hiéroglyphes égyptiens, les bas reliefs d’Abomey. Ça ne peut pas aller loin. L’écriture alphabétique est au-dessus parce qu’il n’y a pas de rapport direct entre ce qu’on dit et ce qu’on écrit. Le seul rapport est conventionnel. Et chaque langue a un nombre déterminé de sons qu’on appelle les phonèmes, a des manières déterminées de mettre les sons ensemble, ça fait des mots et ces mots se mettent ensemble les uns par rapport aux autres, c’est la morphologie et ces mots ensemble donne la syntaxe. Si chez les adultes l’alphabétisation relève de l’andragogie, pour les enfants, l’enseignement des langues en classe est de l’ordre de la pédagogie. L’Etat béninois qui a déjà commencé à alphabétiser, veut aller plus loin en introduisant les langues dans les classes. Autrefois, lorsque vous arrivez en classe et que vous parlez votre langue, on vous donne un signal. A la rentrée 2013-2014, vous pouvez chanter, rire, dire tout ce que vous voulez dans vos langues, personne ne vous sanctionnera. Les langues maternelles chasseront le signal.

Quelle est l’implication du CNE dans ce processus ?
Nous avons effectué une mission au niveau du CNE sur toute l’étendue du territoire pour faire le point de ce qui a été fait et ce qui se fera dans un proche avenir en ce qui concerne le traitement des langues nationales à l’Ecole ! On a identifié 1- Elan, 2- PAEFEE, un programme suisse basé à Parakou 3- le CEMA, le complexe d’Education Multilingue d’AVOGBANAN. 4- INREF, Institut national de recherche et de formation qui a une école des langues nationales ici à Cotonou. A Natitingou, il y aussi un centre catholique qui commence l’introduction des langues comme le warma, le dendi, le bariba et le ditamari. La loi d’orientation dit en son article 8 : « L’enseignement au Bénin est dispensé en Français, en anglais et dans les langues nationales. La constitution dit que l’Education est la première priorité. Et que l’éducation, c’est dans les langues et la culture des peuples. Alors, nous, nous posons des actes anticonstitutionnels. Donc le CNE dit : faisons ce que la loi dit. Nous organisons des rencontres et mettons les divers acteurs autour d’une même table pour trouver les voies et moyens à emprunter pour l’application des textes. Une démarche pédagogique très simple. Personnellement, à force d’en parler, je me suis dit, il y a 5 ans, « mettons-nous à la tâche, voyons ce que ça donne ». On a pris des enfants au CI/ CP et ça a marché ; nous avons créé le complexe d’Education Multilingue (CEMA) un complexe sur lequel les étudiants ont déjà passé 6 mémoires. Et en suivant ce principe constitutionnel, l’école multilingue d’Avogbanan dit : « Instruisons les enfants en français, en anglais et en fon puisque l’école est en milieu fon. » On apprend donc aux enfants : je vais à l’école, I go to school, un xé azomé ! Pour un enfant, ça passe !

Dans un contexte globalisé, quelles chances nos langues nationales ont à côté de l’Anglais, du Chinois et autres ?
Oui, nos langues nationales ont des chances extraordinaires, la langue étant l’expression de l’âme du peuple. Si nous assistons à la globalisation au sommet universel, qu’est-ce que nous allons apporter ? Nos cultures, notre diversité, nos capitaux culturels propres. Nous apporterons nos langues, etc. cela n’empêche qu’au niveau mondial, on traduise en anglais, dans quelque grande langue internationale que ce soit ! L’Unesco et les Nations Unies ont installé un système de traduction multiforme. L’essentiel, c’est d’être au rendez-vous universel avec nos richesses et la mondialisation qui a besoin d’enrichir son patrimoine de tous les apports se chargera des traductions. On ne vous demande pas de traduire.

Quel message avez-vous à l’endroit des personnes qui montrent de la résistance à l’introduction des langues nationales dans le système formel ?
Il faut les excuser. Il faut de la tolérance, et leur expliquer, plus par le discours, mais avec des preuves. Le jour où ils verront qu’un enfant scolarisé en bariba pendant trois années ou quatre est en mesure de compétir avec quelqu’un qui a fait 6 ans ou 7ans, mais comprend mieux les fonctions vitales, respiratoires, et autres, ils comprendront que dans sa langue, l’enfant assimile plus vite et l’enseignant et l’enseigné sont en contact direct avec le peuple. Ce qu’on apprend à l’école, le maître lui apprend plus vite puisque c’est dans sa langue. Il pose des questions, il y a une interaction pédagogique et quand l’enfant arrive à la maison, il peut poser la même question à son père, à sa mère et même au plus âgé. L’éducation est alors partagée. Il s’agit maintenant de convaincre les gens par les faits.

Propos recueillis par Ulrich Vital AHOTONDJI

 

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