Dr Charles Ligan, enseignant-chercheur à l’UAC : « Les chercheurs africains sont dans une posture de changement de paradigme »

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L’Université d’Abomey-Calavi (UAC) vient de tenir son 8e colloque scientifique international du 25 au 28 septembre 2023. À l’occasion de ce grand rendez-vous biennal, nous avons tendu le micro au docteur Charles Ligan, maître de conférence des universités (professeur de rang magistral) en linguistique africaine, descriptive et terminologie, directeur du Centre de Gestion de l’Information et de la Communication, participant actif aux manifestations. Il éclaire ce qu’est globalement un colloque et les enjeux de la présente édition.

Educ’Action : Que comprendre par un colloque ?

Dr Charles Ligan : Étymologiquement, on peut dire qu’un colloque est une rencontre, un entretien ou une entrevue entre des personnes d’un certain niveau. Au départ, on parlait de rencontre entre les rois ou entre des chefs d’État pour prendre un certain nombre de décisions. Donc, quand on transfère cette définition dans la réalité actuelle, sur le plan synchronique, on dira simplement qu’un colloque est une rencontre entre des sachants d’un domaine donné pour exposer certains débats en vue d’identifier des solutions à des préoccupations de leur existence. Ce n’est pas l’apanage donc des milieux scientifiques. Des religions organisent des colloques, les hommes politiques organisent des colloques, des associations caritatives ou humanitaires peuvent organiser des colloques et c’est tout le monde qui peut organiser des colloques.
Mais pour ce qui nous concerne à l’université, il s’agit beaucoup plus de colloques scientifiques. Et quand on parle de colloque scientifique, il faut commencer à dire que l’université a trois missions : la pédagogie, la recherche et le service à la communauté. Les colloques scientifiques s’insèrent fondamentalement dans la mission de l’université à faire de la recherche, mais aussi sont à cheval sur la dimension service à la communauté. Pourquoi ? Les colloques sont des rencontres entre les connaisseurs de certains domaines scientifiques qui viennent brasser leurs connaissances, échanger au sein de leur discipline pour réfléchir sur un certain nombre de préoccupations qui tiennent dans leur cercle afin d’investir le milieu social. C’est-à-dire que des gens ont des préoccupations, ils ont des problèmes, auxquels ils ne peuvent pas trouver de solution si les chercheurs que nous sommes, si les universitaires que nous sommes, ne nous penchons pas là-dessus pour y réfléchir profondément et proposer des solutions adéquates.
Par exemple, aujourd’hui on parle de la démographie. Est-ce que la démographie, telle que nous l’entendons du point de vue scientifique, peut rimer vraiment avec les pratiques de la population, les pratiques de fécondité dans le milieu béninois traditionnel par exemple ? Le Politique peut rester de son côté et avoir toutes les réflexions possibles, mais qui ne vont pas rencontrer l’assentiment de la population à la base. Du coup, on va implémenter des choses qui ne collent pas avec la réalité du milieu social et il y aura un déphasage. À court terme ou à la longue, on va se rendre compte peut-être que ce qui a été proposé par le Politique n’a pas marché ou a échoué littéralement tout simplement parce que cela n’a pas tenu compte de certains fondements socio-culturels des Béninois. Donc en amont, il aurait fallu peut-être que le Politique suscite des rencontres scientifiques, des débats de haut niveau entre les chercheurs afin de voir dans la matérialité de la chose, comment cela peut se faire.
Deuxième élément, les grandes orientations et politique en matière de développement, s’élaborent à partir des universités. On ne peut pas se dissocier de la recherche scientifique, du travail des universitaires, et s’attendre logiquement à ce qu’un pays se développe. Ce n’est pas possible. C’est en cela que les colloques scientifiques sont des moments clés dans lesquels il faut investir et pour lesquels il faut susciter la participation de toute la société. Ils permettent d’entendre et de comprendre ce que vit le peuple à la base, de savoir quelles décisions prendre qui correspondent aux aspirations et attentes légitimes de la population. C’est en cela que les colloques scientifiques sont des rendez-vous qui permettent de faire le lien entre la base, c’est-à-dire ceux qui ont besoin des résultats de nos recherches pour les implémenter, pour les vivre directement, et ceux qui sont chargés de financer ces résultats. Nous, nous sommes entre les deux pôles, entre les Politiques, les décideurs et les populations.

Pourquoi un colloque est-il important pour un chercheur, un enseignant-chercheur ?

La participation à un colloque est très importante dans la mesure où c’est l’occasion pour des gens de présenter des communications. Au cours de leurs présentations, il y a des gens qui évaluent sur place leurs communications par diverses contributions. Cela permet d’enrichir très rapidement les connaissances ou les savoirs de celui qui est venu présenter des communications et permet également aux chercheurs d’ici et d’ailleurs d’échanger.
Un colloque, c’est aussi l’endroit de construction de sa personnalité scientifique. Parce que lorsque vous n’allez pas à des colloques, vous ne savez pas ce qui se dit dans votre domaine de spécialité. Vous ne pourrez jamais connaître les évolutions en cours dans votre domaine de spécialité si vous restez en vase clos, dans votre université. Vous devez aller au-delà. Il faut aller ailleurs pour écouter et voir ce que des gens ont déjà fait ou sont en train de faire afin de rapidement créer d’autres axes de recherche ensemble et continuer par faire des travaux en synergie.

L’UAC est aujourd’hui à son 8e colloque international sur les sciences, cultures et technologies avec pour thème « Valorisation des savoirs endogènes, gage d’un développement durable ». Pourquoi ce thème ?

Depuis quelques décennies, on parle de plus en plus de savoirs endogènes. Il y a des philosophes, des sociologues, des anthropologues, même des linguistes qui ont parlé de savoirs endogènes. Mais pourquoi on en parle de plus en plus ? Et pourquoi l’Université d’Abomey-Calavi doit en parler ? Nous sommes non seulement une institution d’enseignement supérieur, mais également de recherche. Et la plupart de nos pays aujourd’hui, quand vous suivez un peu les mutations politiques, socio-économiques dans l’Afrique d’aujourd’hui, vous devez vous rendre compte qu’il y a un certain renoncement à l’ordre pré-établi, de renoncement à l’ordre colonial ou à l’ordre occidental. Les Africains, notamment les chercheurs Africains, sont dans une posture de changement de paradigme par rapport à des idées reçues. Ce sont des idées qui structurent la science d’une certaine façon, qui permettent de projeter la science d’une certaine façon et qui ne collent pas toujours avec les réalités de chez nous, qui ne permettent pas aux Africains que nous sommes de se développer ou de s’épanouir réellement à partir de cette connaissance. C’est pour cela que les Africains, de plus en plus, s’intéressent à ce qui se fait chez eux, qui n’était pas forcément « scientifisé », mais qui ont des gènes, des élans, des frémissements de science. Des éléments, des connaissances qu’on peut rapidement toiletter et utiliser comme boussole pour aller de l’avant sur le plan scientifique et sur le plan du progrès technologique. C’est pour cela que l’UAC voulant compter sur les connaissances autochtones, patrimoniales, ancestrales de chez nous, de l’Afrique éternelle, du Dahomey, du Bénin, veut aller loin en s’accrochant à ces connaissances afin de voir ce qui est possible de faire sur le plan scientifique. Est-ce que nous allons toujours consommer, nous allons toujours rester consommateurs des idées des autres, des produits techniques, scientifiques, technologiques des autres ? Je crois que ce n’est pas responsable de le faire comme ça ou de demeurer toujours consommateur des produits mis en place par les autres.
Mais nous, à partir de ce que nous savons, à partir des connaissances établies par nos ancêtres, par nos aïeux, on peut aussi trouver des mécanismes scientifiques qui nous permettent vraiment de nous épanouir et de faire la science comme tous les autres. Ce n’est pas tout le monde qui consomme la technologie venue de l’Occident. Ce n’est pas tout le monde qui consomme les théories scientifiques venues par exemple de l’Occident. Non ! Il y a des pays qui décident de savoir, de s’informer mais de ne pas les utiliser. Il ne s’agit pas d’un afrocentrisme parce que d’aucun pourrait croire qu’il s’agit d’un repli tactique sur soi et puis on ne veut plus voir ailleurs. Non ! nous allons voir ce qui se passe ailleurs, mais nous allons aussi tenir compte fondamentalement de ce qui se fait chez nous, des connaissances qui existent sous forme empirique chez nous, et qu’il va falloir maintenant toiletter. Il s’agit de mettre ces connaissances au goût du jour et les enseigner à nos étudiants, à nos apprenants pour qu’ils commencent à se frayer aussi leur chemin sur le plan scientifique. Quand on parle donc de l’endogène, il s’agit beaucoup plus des connaissances ancestrales, autochtones, des connaissances de chez nous qui sortent des entrailles des scientifiques de chez nous et non des connaissances que nous consommons dans la bouche des autres, dans les ouvrages des autres. L’UAC, sachant bien entendu qu’il y a des éléments de culture, de technologie, de science, de lettre, des humanités classiques, qui relèvent fondamentalement de l’Afrique, qui relèvent du Bénin, a pris la responsabilité d’exhumer ces savoirs, de les mettre au goût du jour. Elle a aussi invité les autres à parler de leurs savoirs endogènes scientifiques pour que nous puissions avoir un terrain d’entente, que nous puissions croiser nos regards sur ce qu’il convient d’appeler savoirs endogènes, d’une part ; mais également savoirs endogènes pour faire la science, la technologie et pour aller de l’avant dans tous les domaines de la vie, tels que l’économie, la culture, les sciences et la technologie, d’autre part. L’Université d’Abomey-Calavi est dans une posture de responsabilité scientifique, dans une posture de construction paradigmatique qui tranche avec la consommation plate et béate de tout ce qui nous vient d’ailleurs.

Finalement, qu’est-ce que l’UAC gagne à organiser ce colloque ?

L’UAC gagne beaucoup à organiser ce colloque parce que dans les ateliers qui ont été constitués autour des thématiques qui mobilisent plus de 1000 participants à ce colloque, divers thèmes et sous-thèmes sont débattus. Ils permettent aux participants d’entendre des choses dont ils n’avaient jamais entendu parler, mais qui relèvent de chez nous, qui relèvent de savoirs scientifiques empiriques, sans que personne ne les ait nettoyés, toilettés afin de les mettre au goût du jour. L’UAC gagne à faire une somme, une synthèse de ce que les chercheurs béninois, juniors et seniors, et ce que les chercheurs juniors et seniors de la vingtaine de pays qui participent à ce colloque viennent présenter de façon vraiment scientifique. L’UAC va faire la synthèse de toutes ces notions, de toutes ces connaissances qui seront élaborées sous forme d’articles scientifiques et proposer l’ensemble dans un document que nous allons appeler les actes du 8e colloque de l’UAC et de la 2e édition des doctoriales. Cela va se faire avant la fin de cette année. Les gens pourront lire des choses vraiment intéressantes qui relèvent des savoirs du Bénin, de l’Afrique et du monde.

Quel intérêt alors pour le citoyen, pour le Gouvernement, pour une collectivité locale, pour toutes ces organisations d’investir dans un colloque ?

Il appartient à chaque composante de se rapprocher de l’université et de venir s’informer à l’université de ce qui est mis au point, de ce qui est disponible rapidement pour résoudre un certain nombre de problèmes. Lorsque nous parlons de la recherche scientifique, elle ne se fait pas en l’air, ex-nihilo. La recherche se fait dans une perspective bien claire. Il y a des problèmes dans un domaine donné, et les spécialistes de ce domaine s’y intéressent. Il y a des recherches qui sont initiées de façon volontaire, indépendante, quand bien même nous sommes des chercheurs. Mais il y a des recherches aussi qui sont initiées par le Politique peut-être pour renforcer certains domaines. Et c’est cela que nous n’avons pas souvent.
Qu’il s’agisse des questions de l’éducation, des questions de politique linguistique, pour ce qui me concerne par exemple. J’ai vu, depuis longtemps, des gens faire circuler de petits tracts sur les réseaux sociaux parlant de quelle langue choisir pour l’enseignement. Non, ce sont des réflexions dont les résultats sont déjà disponibles et que nous continuons d’éprouver dans nos enseignements et dans nos recherches. Il appartient donc au Politique de se saisir de ce que nous avons fait pour dire « Est-ce qu’on peut dialoguer, est-ce qu’on peut avoir un échange au-delà de vos recherches ? » Et nous, on constitue rapidement un groupe thématique avec le Politique pour dire voilà ce que nous avons cherché et trouvé. Maintenant, dans quelle proportion vous voulez financer cela, ou quelles sont vos orientations à vous ? Et nous allons faire la synthèse pour proposer des mécanismes très clairs qui permettent rapidement de trouver des solutions pour aller de l’avant dans tout ce que nous allons faire.
Il y a de très bonnes choses qui se font ici à l’UAC. Ce qui pose problème, c’est un peu de considération pour les chercheurs que nous sommes, un peu d’humanisme. C’est très important. Nous faisons de la recherche pour éprouver ce que nous avons appris, pour nous-mêmes nous donner une petite parcelle dans l’arsenal scientifique du monde, c’est vrai, mais au-delà de ça, nous faisons de la recherche pour notre pays. Même si on pense que parfois les enseignants font de la recherche pour leur grade, ce qui est normal, parce que sans ça, il n’y a rien. Quand on dit parfois que les enseignants du Supérieur sont bien logés, c’est complètement faux. Depuis 2016, par exemple, ils sont davantage plus pauvres parce qu’ils n’ont pas de moyens, ils n’ont pas d’accompagnement. Ce qui est réel. Ce n’est pas pour étiqueter personne, ce n’est pas pour jeter la pierre à personne, non, pas du tout. Mais il faut un regard plus humain, un regard plus doux, un regard teinté de considération sur les chercheurs que nous sommes dans les universités du Bénin afin que nous ayons toute la motivation qui nous permette de jouer corps et âme notre partition et trouver des solutions les plus appropriées à notre pays, sans rien demander en retour. Mais la motivation à la base, elle est psychologique, elle est dans les discours. Cette motivation, elle est aussi financière. Il ne faut pas se leurrer. Un chercheur qui dort à jeun, ce n’est pas normal. Si on initie un dialogue avec les chercheurs et enseignants-chercheurs que nous sommes dans un cadre vraiment apaisé et dans un style décomplexé, vous allez entendre des choses extraordinaires. Vous allez méconnaître le Béninois chercheur. Vous serez surpris agréablement par la capacité des chercheurs du Bénin à dire des choses, à mettre en place des choses que des gens n’ont jamais entendues. C’est une question de motivation, de considération et d’humanisme. C’est très important pour nous.

Quel est votre mot de la fin sur ce colloque de l’UAC ?

Ce 8e colloque scientifique international traite du développement durable. Quand on va parler de développement durable, il s’agit d’un développement qui nous ressemble, qui a des bases culturellement solides, ancrées dans nos pratiques, dans nos expériences, dans notre vécu. Donc, quand on va parler de développement durable dans ce sens, on ne peut pas se contenter de consommer l’épistémologie ou les théories, etc., venues d’ailleurs. C’est pour cela que l’UAC veut compter sur les savoirs qui ont été mis en place, qui ont été éprouvées par les chercheurs du Bénin, par les chercheurs africains ou d’ailleurs, mais sur les réalités, sur les thématiques de chez nous, pour pouvoir s’en servir comme boussole pour le développement de notre pays.
C’est un colloque de révélation des talents et des qualités en matière de recherche sur les savoirs endogènes dans toutes les disciplines possibles. Je demanderai surtout à ceux qui n’ont pas l’habitude de participer à des colloques, lorsqu’ils vont entendre parler de colloques désormais ou de colloques scientifiques, qu’ils n’aient pas peur. Les chefs d’entreprise, les responsables d’organisation, les Politiques, devraient participer à des colloques à l’université même si ce n’est pas pour présenter des communications. Ils devraient venir participer pour écouter parce que qui ne s’informe pas, ne peut jamais prendre la parole, on ne doit pas prendre la parole quand on n’est pas informé. Ils doivent s’inscrire pour prendre notes, pour interroger des acteurs. C’est comme ça que ça se fait. C’est comme ça que notre pays va se développer. Notre développement va s’enraciner sur notre éducation. C’est le plus important pour nous pour aller de l’avant.

Propos recueillis par Adjéi KPONON

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