Dr Débora Gladys Hounkpè, à propos du système éducatif béninois : « C’est plusieurs connaissances qu’il faut réunir aujourd’hui pour vivre et faire vivre une éducation de qualité »

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Docteure en Sciences de l’éducation et personne ressource très sollicitée dans la formation des formateurs du système éducatif béninois, Débora Gladys Hounkpè, de par ses nombreuses expériences, reste convaincue que l’école béninoise est confrontée à des pratiques qui retardent son évolution. A cœur ouvert, elle se prononce au micro de Educ’Action. Interview !

Educ’Action: Acteur très actif du monde éducatif, vous dénoncez certaines pratiques en vogue dans le système éducatif. De quoi s’agit-il ?

Dr Débora Hounkpè : Beaucoup de choses, qui sont en porte-à-faux avec les valeurs humaines que l’école est censée prôner. Allons-y terre-à-terre : dans toutes les civilisations humaines, le fort aide le faible. Mais à l’école béninoise, le fort écrase le faible. Du moins, c’est ce que j’ai toujours observé et cela se corse d’année en année. Depuis le sommet jusqu’à la base. Même entre les enfants. Ici, je veux mettre l’accent sur la relation éducative.
Je prends un exemple récurrent : Comment comprendre un enseignant qui est incapable d’expliquer une division à un apprenant de CM ? Dans une division, quels sont les pré-acquis sur lesquels fonder le nouvel apprentissage ? Il faut des aptitudes en tables de multiplication, en addition, en soustraction. Bref, les trois opérations de base se retrouvent en une seule. Au lieu de compter sur les gifles, les insultes, les vociférations, les menaces de toutes les formes gargantuesques … pourquoi ne pas réfléchir en réseaux d’enseignants sur ‘’comment enseigner la division aux plus lents à comprendre ? ’’ Le climat cognitif devient très tendu. La peur glace tout le sang des petits corps réunis. Du coup, il n’y a plus d’interactions entre les neurones, pour la survie des apprentissages. Les quatre hormones du bonheur que sont la dopamine, la sérotonine, l’endorphine et l’ocytocine sont sclérosées et l’adrénaline, l’hormone du stress est libérée dans le sang. C’est le nid de l’échec, de l’inadaptation. Le dégoût de la matière est ainsi cultivé et entretenu.
Ce que je dis est peut-être trop technique ou trop savant. Mais, il faut juste comprendre que les apprentissages à l’école, depuis les programmes/curricula (les emplois du temps, les activités didactiques du quotidien, le climat scolaire) jusqu’aux interactions cognitives, tout est mis en œuvre pour ‘’décapiter’’ les acteurs, mais surtout les plus faibles du maillon : les enfants. L’ensemble exhale une odeur de stress, qui embaume l’espace scolaire et qui rejoint les familles.
C’est malheureusement le constat que j’ai fait. Au point où les violences de toute nature s’installent : châtiment corporel, menaces silencieuses ou par mimiques, ou encore verbales, dominations du plus fort, despotisme, etc. Ces actes de méchanceté gratuite et ignobles vont jusqu’à la cessation de collaboration avec l’élève. On ignore l’élève qui ne suit pas, ou qui semble en parler à ses parents, au point où les parents ont peur de se pointer à l’école, afin de comprendre quoi que ce soit. Ces comportements despotiques tuent la relation entre l’école et la famille, ce qui complique l’instruction et l’éducation.
Les parents cultivés qui ont encore le sens du devoir sont obligés parfois de recourir à la violence, aux menaces, même à saisir parfois les autorités judiciaires.
Pour moi, un enfant qui est confié par sa famille à l’école, s’en va pour vivre et devenir : va, vis et deviens ! C’est ma vision de l’école. Si nous nous en tenons à la pyramide des besoins d’Abraham Maslow :
les besoins physiologiques de sécurité, d’amour et d’appartenance, d’estime, etc. le quatrième palier des besoins à partir du bas, qui marque l’estime de soi semble l’un des besoins les plus brisé par ‘’l’assassinat symbolique’’ qui se manifeste au cœur de chaque souffrance cognitive chez l’enfant en difficultés d’apprentissage. Où est la part de l’enseignant en ce moment précis ? Qu’en est-il du besoin de sécurité ? Envoie-t-on les enfants à l’école pour qu’on les aplatisse sur des tables pour les fesser jusqu’au sang, mains et pieds maintenus par quatre gaillards ? Quitte à casser les testicules des garçons ? Ou bien les y envoie-t-on pour qu’on leur fracasse le crâne ? (Je n’affabule pas. Je dis des faits concrets et réels). L’école est-elle un centre de détention qui viole tous les droits de l’Homme, et plus encore, les droits des enfants ?
Dans le laboratoire où j’ai passé six années de ma vie scientifique en Belgique, à l’Université de Liège, j’ai appris que les soucis scolaires se regardent d’abord du côté de l’enseignant. Quels sont les actes didactiques et pédagogiques manqués que je pose, en tant qu’enseignant ? Qu’est-ce-que je ne réussis pas à bien faire, qui me retourne, comme dans un miroir ces résultats médiocres ou nuls ? Voilà les vraies questions à se poser, en tant que praticien.
Or, chez nous, tous les mauvais résultats sont payés par l’apprenant seul, comme si la relation éducative n’impliquait pas les résultats finaux. Laissez-moi vous dire qu’il y a du travail sur le terrain. Depuis la rentrée en mi-septembre, combien d’enseignants des écoles primaires, publiques, privées et confessionnelles ont fait l’EPS (le sport) avec leurs apprenants ? Et pourtant ils ont tous évalué l’EPS pendant les compositions ! On est dans quelle pédagogie ? On transmet quelles valeurs aux enfants ? Pourquoi autant de contradictions ? La base des bases en sciences de l’évaluation (la docimologie), c’est que l’on évalue ce qu’on a enseigné. Ça ne va pas ! Tout le monde vit tout cela mal : apprenants, parents et enseignants. Le stress tue à petit feu. On dirait une programmation depuis des lieux qui nous échappent, pour tuer la joie des acteurs de l’école, la joie d’étudier et surtout, la santé mentale (je souligne ceci de trois traits). En effet, quelle est la place des émotions dans les classes ? J’ai réfléchi depuis 2008, chaque jour, chaque nuit sur le sujet et mes appréhensions se vérifient hélas ! Ecoutez ce que dit le professeur de Psychologie du développement Edouard Gentaz : « Mon équipe de recherche a pu montrer qu’il existe chez les enfants de trois à six ans, un lien entre les capacités à reconnaître et à réguler les émotions, les compétences scolaires et la réussite scolaire. C’est même un facteur prédictif de la réussite en mathématiques. » L’émotion est une compétence scolaire.

Dans l’une de vos réflexions, vous marquez votre mécontentement contre le châtiment corporel qui persiste malgré l’interdiction formelle de cette pratique dans les écoles au Bénin l’apprenant peut-il réellement réussir ses études sans la chicotte ?

Le châtiment corporel est toujours très présent dans les écoles au Bénin. Malgré l’existence de la Lettre Circulaire N° 232 MEMB/DGM/DEMB du 10 mars 1981 rappelant les dispositions de la Circulaire N°100 du Ministère de l’Education interdisant les châtiments corporels en date du 15 mars 1962, le phénomène persiste. Il a la peau dure et la nuque raide.
De toutes mes investigations, dans l’ensemble du pays, depuis 2008, je n’ai connu que deux écoles privées, une privée et une confessionnelle, où l’on ne frappe pas les apprenants. J’espère que les directrices accepteront de partager, un jour, le secret de leur réussite didactique et pédagogique, avec des enfants, qui apprennent en paix et sans peur, au Bénin. J’ignore comment cela se passe dans les familles de ces apprenants. Si ces écoles ont toujours eu des résultats de 100/100 de réussite au CEP, donc on peut réussir sans chicotte. L’essentiel réside dans la maîtrise de sa pratique didactique et pédagogique. Cette responsabilité incombe à l’enseignant. Ensuite, la responsabilité des parents est grande. Puis, viennent les devoirs des enfants, qui sont des sujets de droit aussi et qui doivent vivre leur vie scolaire dans un cadre bien déterminé par l’adulte, à qui ils doivent respect, obéissance et loyauté.
Il faut des règles co-construites pour faciliter la relation éducative. Il faut beaucoup de justice de la part de l’adulte, pour asseoir son autorité, et non pas son autoritarisme. Ces notions que j’évoque ici, ne s’enseignent pas dans les écoles normales. Encore que beaucoup d’enseignants n’ont jamais été formés dans une Ecole Normale d’Instituteurs (ENI) de toute leur carrière.

Quelles sont dans ce cas, les méthodes appropriées dont l’enseignant peut se servir pour que le dernier des apprenants qu’on peut appeler ‘‘Taré’’, puisse réussir ?

L’enseignement est un art. Les pédagogies actives offrent toutes les méthodes efficaces. Il faut les connaître, les maîtriser, à force de les exploiter, pour avoir des résultats probants.
L’autre chose dont l’enseignant a besoin pour réussir son acte didactique et sa pédagogie, c’est l’amour. Dans leur livre pédagogique intitulé ‘‘Notre beau métier’’, Macaire, Gautier et Sabin parlent de quatre amours : l’amour de Dieu, l’amour de sa Patrie, l’amour des enfants et l’amour de soi-même. En effet, comme l’a dit Martin Luther King, seul l’amour vient à bout de tout. L’amour se communique et exhale un parfum odoriférant de joie, d’empathie, de bienveillance et de bonheur. Les enfants du primaire, si malléable, par leur âge, seront de belles promesses de paix, pour ce monde qui trempe trop dans la violence. Semons en ces enfants les graines d’amour, pour des lendemains plus pacifiques.

Que manque-t-il alors au système éducatif béninois pour former des hommes bien faits ?

A mon humble avis, il manque deux choses : le soulagement des programmes (tout revoir pour n’enseigner que l’essentiel) ; et la formation initiale incorporée à la formation en Education à la Culture de la Paix : les neurosciences émotionnelles, la connaissance du cerveau de l’enfant et de son fonctionnement.
Si les Béninois aimaient se cultiver spontanément, on n’en serait pas là. Les réseaux scientifiques, les réseaux des pairs, des collègues pourraient s’unir et solliciter des spécialistes pour des cafés scientifiques. Quelques petits moments de découvertes des nouveautés de leur domaine d’action. Les Sciences de l’Education sont complexes et très évolutives. On ne peut pas continuer de recopier des anciennes fiches. C’est plusieurs connaissances qu’il faut réunir aujourd’hui pour vivre et faire vivre une éducation de qualité. Je suis très bien placée pour vous dire que ceci n’est pas le besoin urgent des acteurs hélas ! Des fondateurs d’écoles privées se plaignent de ce que leurs enseignants recourent toujours au châtiment corporel. Mais, que font-ils comme acte concret pour y remédier ? Comment peut-on vivre dans des difficultés, sans jamais crier au secours, alors qu’il y a des pédagogues, des psychopédagogues et des psychologues pour résoudre leurs soucis ? Est-ce le coût de la formation qui fait peur ? Je suis très impressionnée par ce comportement. C’est bien dommage.
L’Etat met quelques moyens pour former les siens. Je parle de façon ironique, car, il peut faire des efforts supplémentaires pour former tous les acteurs. Toutes les écoles forment des citoyens. Ce sont des questions qui doivent préoccuper les structures faîtières des Organisations des Associations des Parents d’Elèves. Les députés devraient également se pencher sur la question pour que progressivement les sous alloués à l’éducation nationale puissent émaner de nos propres poches étatiques, afin que les PTF cessent de nous imposer des contenus de programmes en contradiction et carrément en conflit avec nos mœurs, nos coutumes, notre vision du monde et nos acquis traditionnels.

Que dire pour conclure cet entretien ?

Mes observations de l’école béninoise, depuis plusieurs années me permettent de constater des violences scolaires. Le climat scolaire, la relation éducative traversent une crise de stress sans précédent. La méchanceté et la colère deviennent le lot quotidien. Il n’y a plus de joie, ni de gaieté. Or, les neurosciences émotionnelles ainsi que les nouvelles études sur le cerveau de l’enfant enseignent que la joie est l’alliée incontournable de toute bonne réussite des activités cognitives. Du coup, les violences scolaires de toutes sortes sont contradictoires avec les valeurs traditionnelles prônées par nos cultures, notre vision de l’enfant et les notions contenues dans les cours d’Education Sociale (ES). Rien n’arrive à dissuader la pratique du châtiment corporel. Si les adultes osaient apprendre de nouvelles choses sur le cerveau de l’enfant ! Loin de fabriquer une bande de racailles pour demain ou une ligue de révoltés, la vision émotionnelle de l’éducation est en lien avec le respect de l’enfant et de l’adulte. Le choix de la parole, d’un cadre ferme, juste, bienveillant et empathique, pour éduquer et instruire les enfants demeure la meilleure méthode.
Si nous-mêmes, les adultes, sommes justes avec les principes que nous véhiculons, les enfants croiront en nous. Nous disons aux enfants que le Bénin est un peuple de parole et de paix. Mais nous ne leur laissons pas la parole. Nous sommes juges et parties. Nous les frappons, alors qu’ils sont en difficultés d’apprentissage et ont besoin plutôt d’aide et de soutien de l’adulte.
Je souhaiterais également l’introduction des activités manuelles, les activités parascolaires. Elles soulageraient beaucoup les enseignants, si ce sont des spécialistes qui passaient former les enfants. Il faut remettre les activités coopératives en place. Il faut accorder plus de temps aux activités sportives, surtout les arts martiaux, afin d’inculquer aux enfants des valeurs d’effort, de tolérance, de maîtrise de soi et de gestion personnelle des émotions… De grâce, il ne faut pas écraser les seuls enseignants avec ces activités. Il faut carrément faire appel à des spécialistes.
Mon souhait est qu’il y ait plus d’amour, plus de paix, plus de joie, plus d’intégration et d’inclusivité dans chaque classe, au point où, chaque enfant, même le plus lent à comprendre, se sente en confiance et en sécurité dans sa classe et dans son foyer.

Propos recueillis par Estelle DJIGRI

 

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