Dr Max Frejus Sanya, à propos de la disponibilité du LiFi dans les foyers béninois : « Prenez d’abord un abonnement Internet et nous allons vous faire un prototype LiFi qui marche »

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Après les deux premières parutions sur la thématique du LiFi, c’est la grande interview. Dr Max Fréjus Sanya, enseignant-chercheur à l’Ecole Polytechnique de l’Université d’Abomey-Calavi, entre dans les détails de cette technologie révolutionnaire. Par ailleurs, il lève un coin de voile sur les difficultés rencontrées par les innovateurs béninois. Lisez plutôt !

Educ’Action : Quelles sont les applications concrètes du LiFi (Light-Fidelity)?

Dr Max Frejus Sanya : Aujourd’hui, grâce aux travaux de Anaïs Nassara, on est capable d’échanger des données entre deux terminaux (par exemple : 2 PC, 2 téléphones, …). Tout cela grâce à la lumière, comme on le fait tous avec l’application Xender, le wifi ou le bluetooth. L’autre application, c’est l’usage dans le musée. Nous avons aidé les touristes, quand ils vont dans les musées afin que les objets d’art puissent leur raconter leur propre histoire. Pour cela, il y a une petite lumière posée à côté de l’objet d’art. Et quand vous vous rapprochez d’un objet d’art du musée, la lumière lance automatiquement une vidéo sur votre smartphone. L’objet d’art vous raconte ainsi son histoire. Un autre exemple : dans certaines structures, il faut faire la queue pour avoir des informations. Avec le LiFi, il suffit juste qu’il y ait de la lumière. Et lorsque les usagers sont là, ils placent juste leur smartphone sous la lumière et ils ont tout ce qu’ils veulent savoir. Dans les pharmacies par exemple, si vous cherchez des informations sur un produit, il vous suffit de vous rapprocher des points lumineux. Cela permet aux agents d’être plus performants en faisant autre chose.
Dans les hôpitaux, lorsqu’un patient est hospitalisé, chaque spécialiste passe et laisse son diagnostic. Parfois on ne trouve pas des diagnostics et on doit reprendre les mêmes examens. Si on peut ramener tout cela sous forme d’électronique, pourquoi pas ! On pose juste une source lumineuse aux pieds du patient. Le spécialiste vient avec son application dans le smartphone ou la tablette. Il le place sous ladite source lumineuse et tout de suite, il a le dossier du patient. Il pourra ainsi entrer toutes les infos qu’il faut et donnera ce qu’il faudrait comme indication. Dans certains hôpitaux, il faut éteindre son téléphone car les signaux radio émis par votre téléphone sont susceptibles de perturber le fonctionnement des équipements électromédicaux, surtout ceux à fonction critique ou servant au maintien de la vie dans les lieux tels que : les unités de soins intensifs, les blocs opératoires et services d’urgences. Même dans l’avion, on demande parfois d’éteindre le téléphone pour qu’il n’y ait pas d’interférence sur le tableau de bord du pilote où sont disposés plein de capteurs et systèmes électroniques hyper sensibles au signaux radio émis par nos téléphones mobiles. Il faut donc aller vers des technologies qui ne vont pas nous obliger à couper nos appareils. Avec le LiFi tout cela est réglé. Aujourd’hui, certains avions sont équipés de cette technologie LiFi. Ainsi, tout ce qui est moyen de transmission en « cuivre » dans l’avion et qui le rend lourd, est retiré. L’avion devient plus léger et il devient ainsi possible d’augmenter le nombre de places offertes aux voyageurs en compensation au nombre de tonnes de cuivres débarassés dans l’avion. Et plus le nombre de voyageurs par avion pourra augmenter, plus le prix du billet pourrait ainsi chuter.

Comment déployer cette technologie LiFi à l’université ?

C’est justement ce problème qui nous a poussé à dire qu’il faut qu’on aille vers le LiFi à l’université. Pour cela, il faut qu’on ait accès à plus de matériel (composants électroniques de base), à plus d’informations pour qu’on aille vers un prototype qu’on pourra commercialiser une fois testé en grandeur nature. Actuellement le seul prototype qu’on peut vendre est pour les musées. Maintenant, nous voulons un prototype qui soit immédiatement disponible et qui soit à un coût accessible. Pour cela, il faut que nous ayons des facilités pour l’importation des composants électroniques. C’est notre principal défi au Bénin.
Si on pouvait avoir une petite partie du budget du projet Réseau Béninois d’Education et de Recherche (RBER) pour mûrir notre prototype actuel ou du FNRSIT (Fonds National pour la Recherche Scientifique et de l’Innovation Technologique), d’ici l’année prochaine, on pourrait avoir un prototype qui soit visible dans tous les bureaux. Nous avons déjà fait un essai en utilisant le Wifi pour avoir internet dans les salles. Malgré RBER, nous n’avons pas toujours accès à internet comme attendu. Avec le prototype LiFi que nous sommes en train de mûrir, que nous voulons rendre disponibles dans toutes les salles et les bureaux de l’université, nous voulons montrer à la communauté universitaire qu’on est capable d’avoir internet au travers de la lumière. Ainsi, on ne sera plus limité en termes de débit.

Quelles sont les conditions à remplir pour rendre cette technologie accessible au grand nombre ?

La première étape est de sensibiliser les gouvernants et les populations au sujet de l’existence d’une telle technologie ainsi que de ses multiples avantages tant économiques que techniques. Pour l’étendre à grande échelle, il y a un premier problème qu’on doit régler. Il s’agit de l’acquisition du matériel qui servira à fabriquer les prototypes. Il faut qu’on ait accès à ces matériels électroniques facilement. Cela a toujours été un problème au Bénin. Dans les pays européens, dès que vous avez l’argent, en deux ou trois jours, vous recevez tous les composants dont vous avez besoin. Pour le travail de Anaïs et du binôme David et Jekhiel, nous avons attendu trois mois pour avoir un seul composant. Nous avons été obligés de demander à un ami qui devait voyager de me le ramener contre de l’argent afin de le motiver. A cause de ce composant, il a été obligé de faire un voyage aller-retour au pays. Sinon on ne pourrait pas évoluer, car on avait déjà perdu presque deux ans pour les réalisations et soutenances. Dans le même temps, nous avons acheté un autre composant et pour le transport par la Poste, le montant qu’on nous a demandé pour le retirer était aussi élevé que le prix d’achat du composant.
A l’université, on doit pouvoir mettre un budget à notre disposition pour nous permettre de faire des commandes en ligne. Cela est un frein pour tout ce qui concerne les formations en ingénierie. Déjà que nous ne disposons même plus de ligne budgétaire pour commander de matériels de TP et de recherche au sein de nos départements ! Ailleurs, lorsque vous avez besoin d’un composant, vous passez la commande et vous l’avez. Ici on va vous demander de faire vos besoins. Ensuite, on va chercher trois entreprises qui vont proposer des prix afin qu’on cherche le moins disant, donc une procédure de marché public. Tout cela nous fait perdre du temps et nous ralentit dans notre travail. Encore que maintenant, on ne nous permet même plus de prendre nos besoins : c’est presque virtuel dans les faits. Ce genre de procédures est dépassé. Sinon, on prévoit un budget pour nous permettre de faire des paiements en ligne. Il serait bien qu’on ait un budget par département ou par laboratoire. Mais tout a été mis dans un seul endroit. Quand on demande des ressources, on nous demande d’anticiper nos dépenses. Si on a besoin de quelque chose l’année prochaine, il faut le prévoir cette année pour qu’ils puissent en tenir compte. Nous avons expérimenté cela pendant plus de cinq ans déjà et j’attends toujours de voir, sans suite.
Il faut aussi encourager les industries. Avec la zone industrielle de Glo, nous osons espérer qu’ils puissent avoir des relations entre les grands fournisseurs et ces entreprises pour que nous en bénéficions. Ne serait-ce que pour avoir de petits composants comme des condensateurs et des résistances. Avant on y avait accès grâce au Nigéria. Maintenant que les frontières sont fermées de ce côté, même au marché Dantokpa, on n’arrive pas à s’approvisionner en petites pièces. D’ailleurs, les composants coûtent plus cher maintenant qu’auparavant. Donc, si l’État peut aider, cela va encourager beaucoup de choses.

Aujourd’hui, est-ce que vous avez la capacité de produire des prototypes LiFi pour les Béninois ?

Nous sommes devenus experts en LiFi. Pour avoir le LiFi, vous devez d’abord prendre un abonnement chez Bénin Télécom ou Isocel qui vous donne accès jusqu’à 10 Mb/s. Nous allons vous faire un prototype qui marche avec les 10 Mb/s. Nous allons mettre des lampes à LED aux différents endroits où vous sentez le besoin. Nous ne sommes pas une entreprise, donc fabriquer cela va coûter plus cher.

Pourquoi avec cette idée, vous ne vous orientez pas vers la création d’une startup ?

Nous sommes en train de vouloir le faire. Nous avons une innovation, il faudrait que nous puissions montrer que cette innovation a un impact positif pour la communauté. Si votre projet n’a pas cet impact, alors personne ne va vous subventionner. Au niveau de la recherche, si vous n’avez pas un appui de l’extérieur, ceux qui sont à l’international ne valident pas votre projet. Maintenant, il faudrait que la main-d’œuvre veuille rester pour travailler. C’est un autre problème que nous avons dans nos universités. Une fois que les choses sont conçues, les étudiants pensent « on ne fera pas que travailler, on veut l’argent tout de suite ». Mais je ne suis pas encore une entreprise pour les embaucher. A plusieurs reprises, il a fallu soutenir financièrement des étudiants pour l’achat d’équipement afin qu’ils avancent dans les travaux. Tout cela fait que beaucoup de collègues n’osent pas faire des choses qui demandent des réalisations concrètes. Ils trouvent qu’ils vont perdre du temps pour rien et ils vont faire perdre du temps à l’étudiant. Moi je voudrais aller dans du concret pour qu’on dise qu’à l’université, ils ne bavardent pas trop. Nous aussi nous voulons contribuer au développement.
Aujourd’hui en matière d’appui financier à l’université pour la recherche, c’est souvent ceux du secteur biologique ou agronomique qui sont souvent bénéficiaires. Pourquoi ? Parce que c’est déjà un élément de base pour l’alimentation des populations et toujours en priorité des actions des organismes internationaux. Or l’accès à Internet aussi est un bien nécessaire et indispensable à tout le monde aujourd’hui tout comme l’eau et l’électricité. Nous voulons de ce fait, inviter les bailleurs à nous écouter et nous permettre de faire profiter les populations de notre savoir-faire universitaire.
Dernièrement, nous avons eu des propositions d’entreprises internationales, par contre, il y a un suivi d’assistance juridique qui nous manque également pour pouvoir en bénéficier au risque de perdre notre innovation un jour.

Quels sont les avantages et inconvénients à dire Oui ou Non aux partenaires internationaux ?

Si nous disons oui, nous serons très connus. On dira partout que le Bénin a fait ci ou ça. Nous allons gagner des marchés rapidement. Nous aurons une entreprise qui va concurrencer celles qui existaient avant. C’est sûr et certain qu’elles ne seront pas contentes. En disant Oui aussi, nous acceptons que nous ne sommes pas seuls. Eux ils apportent leur finance et en contrepartie, nous perdons une partie du droit d’auteur. C’est écrit noir sur blanc dans l’agrément. C’est ce que je ne peux pas accepter. Nous leur cédons tout et ils sont libres de produire comme ils veulent. Nous n’avons pas d’appui juridique pour nous protéger mais eux ils sont plus puissants. Il faut vraiment y réfléchir et pour le moment c’est non.
En disant Non, personne n’est au courant de ce que nous avons réalisé, mis à part ce que nous avons médiatisé. C’est quand nous aurons les moyens que mes associés et moi, allons faire ce que nous pouvons à notre rythme. Nous allons rester sur le marché local. Quand nous aurons d’autres appuis, nous pourrons viser le marché régional voire international. Il y a aussi d’autres clauses qui font que mieux vaut ne pas dire Oui.
Alors, autant nous mettre avec ceux qui ont l’habitude de travailler avec nous. Je tiens à ce que notre innovation ait un ancrage local. Qu’on dise que c’est fait par des Béninois. Signer avec les autres est une porte très rapide pour faire connaître ce que nous avons fabriqué. Même si on dit que c’est tel docteur de tel pays, au fil du temps nos noms vont disparaître. On ne dira plus c’est tel Béninois et son équipe mais les gens diront c’est tel laboratoire de tel pays.

A part les appuis financiers et matériels en termes de composants, qu’est-ce qui vous manque aujourd’hui pour être une startup, une entreprise viable ?

Nous devons pouvoir breveter ce que nous avons fait. Nous devons montrer que ce que nous avons fait est un peu différent de ce que d’autres ont fait. C’est une innovation à part entière. Nous savons aussi comment les brevets se font. Nous avons des connaissances qui sont dans le processus depuis des années et jusqu’à aujourd’hui, ils ne s’en sortent pas. La preuve, il y a à notre connaissance un innovateur qui est dans le processus de brevet depuis 2016 sans succès jusqu’à aujourd’hui. Il est donc important qu’on puisse revoir le processus de brevetage des inventions.
Toute innovation, toute technologie doit pouvoir être protégée, déjà à travers les contrats que nous signons et les agréments qu’on nous propose. Nous n’avons pas de formation pour apprécier cela. Il faudrait donc une structure au niveau de l’université pour nous accompagner. Ce qui n’est pas le cas à notre connaissance. C’est seulement l’Agence Nationale de Propriété Industrielle (ANAPI), [récemment dissoute, ndr] qui nous accompagne. Là où j’ai fait ma thèse, dès que vous avez une innovation, tout de suite, on vient vers vous. L’université s’en occupe automatiquement. Ici, vous devez vous déplacer d’abord pour voir qui sont ceux qui veulent bien accepter de vous aider avant de le faire. C’est deux mondes différents et c’est là où nous avons du mal.
Il faudrait qu’au niveau de l’université, il y ait une structure juridique qui nous accompagne. Que tout travail de mémoire ou de thèse qui paraît intéressant, avec des innovations, ou qui a un impact communautaire soit redirigé vers ce genre de structure. Ailleurs, c’est automatique. Dans certains pays, il y a des mémoires ou thèses par exemple pour lesquels, c’est mis « Confidentiel ». Si c’est le cas, sachez en même temps qu’il y a une innovation et que cela est dans le circuit juridique ou financier. Alors que nous autres ici, qui n’avons pas cette culture du brevet ou ne sommes pas informés du processus à suivre, nous mettons tout en ligne.

Aujourd’hui, quels sont les défis à relever sur le chantier du LiFi ?

Si ces éléments (matériels, financiers, juridiques) sont à notre portée, les défis que nous aurons seront de juste proposer chaque jour des solutions pour résoudre tel ou tel problème de la communauté. Un exemple. Avec l’électrification qui avance à grands pas, on pourrait accompagner cela du LiFi. Ainsi, on apporte l’électrification dans les zones rurales et aussi l’internet. Nous pensions nouer un partenariat dans ce sens avec l’ABERME. C’est d’ailleurs l’un des éléments que nous mettons en avant à travers nos autres innovations tels que : « TailorApp », une application mobile pour permettre aux professionnels de la mode et couture de gérer leurs commandes en ligne et d’améliorer leur commande en ligne. Si ces professionnels de la mode et couture ont un accès à internet via la lumière, ceci leur sera plus bénéfique. Idem, pour notre poubelle connectée pour permettre d’éradiquer les déchets autour de nous et qui polluent nos places publiques. Avec ce projet LiFi, les contributions au développement sont immenses et nous comptons sur des financements pour mettre en route notre recherche à impact communautaire.

Adjei KPONON

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