Entretien exclusif avec le Professeur Casimir Koffi DEGBEY : « La plupart de ceux qui gèrent nos musées n’ont pas le niveau requis »

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Unique en son genre, Casimir Koffi DEGBEY voue une admiration incommensurable à tout ce qui résonne art et patrimoine culturel. Ancien Directeur du Patrimoine national, l’homme d’une simplicité exceptionnelle, a œuvré de concert avec d’autres compétences intellectuelles dans le domaine pour l’institution d’un Département du Patrimoine culturel à l’Ecole Nationale d’Administration et de Magistrature à l’UAC. Ce qui lui vaut certainement le titre de Coordinateur technique du Programme Master en Gestion du Patrimoine Culturel à l’ENAM. A travers cet entretien exclusif, l’autorité qui occupe également le poste du Directeur Départemental de la Culture Mono-Couffo, lève un coin de voile sur la notion du patrimoine culturel, son apport au développement et les coulisses de l’institution du département.

Educ’Action : Professeur, que doit-on comprendre du patrimoine culturel ?

Prof. Casimir Koffi DEGBEY : Merci à vous pour votre démarche, le Patrimoine culturel est l’ensemble de tout ce que nous avons comme biens tant culturel, matériel et immatériel. Un objet dans une collection, par exemple, est un bien matériel qui est classé sur la rubrique bien culturel matériel, c’est-à-dire le patrimoine culturel matériel. Les biens culturels immatériels se réfèrent à la danse, les chansons, les pamphlets, la poésie, les traditions. Il y a bien d’autres exemples au niveau du patrimoine culturel immatériel. Dans le même patrimoine, il y a d’autres rubriques comme par exemple le patrimoine architectural que nous appelons aussi le patrimoine immobilier. Le patrimoine architectural se réfère aux bâtiments coloniaux, les bâtiments Afro-brésiliens. Et notre pays regorge tout le temps de ce type de patrimoine. Vous allez dans la ville historique de Ouidah, vous trouverez ce patrimoine. Vous allez même à Abomey-Calavi, vous trouverez ce patrimoine architectural, vous allez à Porto-Novo, vous trouverez ce patrimoine et plus précisément le patrimoine colonial, vous allez à Agoué, vous trouverez encore ce patrimoine. C’est dire qu’il est transversal dans notre pays. En un mot, le patrimoine culturel béninois est un patrimoine riche, très riche, je vous l’avoue.

Quel est alors aujourd’hui l’état de ce patrimoine culturel béninois tant vanté ?
Je ne peux pas dire que cet état est reluisant d’autant qu’il y a de véritables problèmes. Il y a pénurie de professionnels dans le domaine. Véritable pénurie parce que quand vous parlez de la gestion des musées aujourd’hui, la plupart de ceux qui gèrent ces musées n’ont pas le niveau requis. Donc, il y a un véritable problème. Il y a aussi le problème de recyclage parce que tout évolue vite dans le patrimoine. Ce n’est pas les connaissances qu’on a, il y a de cela cinq, qu’on continue à pratiquer. Les choses évoluent très vite dans le milieu. C’est comme l’auteur Séidou Badian qui disait dans Sous l’Orage : « tout évolue et nous devons vivre avec notre temps. » Nous devons continuer à avoir d’autres connaissances, à recycler ce que nous avons comme connaissances. Malheureusement, quand vous allez dans nos musées aujourd’hui et vous prenez même les guides-animateurs, vous verrez qu’il y a un véritable problème. Le partenariat que nous avons avec le Ministère de la culture et de la communication de la France et plus précisément au niveau de la Direction générale des Patrimoines de France nous permet de négocier, pour la rentrée prochaine, une filière qui s’occupera de la formation des guides-animateurs. Cette formation concernera ceux qui ont le DEUG/DUEL, c’est-à-dire BAC +2, et s’entendra sur une année. C’est une opportunité que nous sommes en train d’envisager pour qu’enfin, cette pénurie de professionnels qui constitue un véritable handicape pour la gestion du patrimoine au Bénin, trouve une solution.

Le Bénin a pu inscrire combien de biens à valeur culturelle sur la liste du patrimoine mondial de l’humanité ?
Je peux vous dire que le Bénin a inscrit un seul bien culturel matériel sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO, ceci date de 1985. Je veux parler du site des palais royaux d’Abomey qui était sur une liste en péril. Il est sorti de cette liste en 2006. En dehors de cela, nous avons le genre oral Guèlèdè qui est inscrit également au patrimoine culturel immatériel. Donc voilà ce que je peux vous dire pour l’inscription de nos biens sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO. Actuellement, nous sommes en train de nous atteler pour que la route des Esclaves soit effectivement inscrite sur la liste du patrimoine mondial.

Vous seriez le géniteur du Département de la Gestion du patrimoine culturel à l’ENAM. Est-vrai ?
C’est trop tendancieux de dire que je suis le géniteur. Je ne suis pas le géniteur. C’est un travail qui a été fait de commun accord avec le Directeur du patrimoine culturel. Nous nous sommes engagé dans ce processus, il y a de cela 2 ans, parce qu’il y avait d’autres pays comme le Sénégal, le Niger, le Burkina-Faso qui tenaient à abriter cette formation. Mais nous avons pu respecter les critères qu’il faut. Et là, je vous avoue, je salue le dynamisme de l’ancien directeur, M. AWAKA, qui a accepté cette formation et également l’ancien Ministre de la culture, DJENONTIN, et le Ministre d’État en charge de l’enseignement supérieur, M. François ABIOLA, qui ont approuvé notre démarche et accepté que cette formation soit abritée par l’ENAM. Au départ, on était deux et le choix a été porté sur ma modeste personne pour conduire ce bateau. C’est un défi à relever ensemble et je suis déjà heureux que la première promotion soit sortie. La deuxième promotion a enclenché, il y a une semaine. Nous espérons que le problème de pénurie de professionnels dans ce secteur d’une manière ou d’une autre, d’ici quatre ans, va trouver de solutions.

Quelles sont les perspectives qui s’offrent aujourd’hui à cette promotion de professionnels formée ?
Je pense qu’il y a beaucoup de perspectives. Peut-être que eux-mêmes ne le savent pas. Mais nous qui sommes acteurs du secteur le savons bien. Nous devons engager le processus de leur insertion au niveau du Ministère de la culture et au niveau départemental également parce qu’aujourd’hui, bon nombre de professionnels dans le secteur sont partis à la retraite. Il y a un réel problème. J’en ai parlé à la Directrice des Ressources Humaines de notre ministère, il y a une semaine. Elle prend ce dossier à bras le corps. Je pense d’une manière ou d’une autre, il y a beaucoup à faire dans le domaine du patrimoine. Et nous avons besoin de ces mains d’œuvre pour nous accompagner. Ceux-ci sont des spécialistes. Je ne doute aucunement du travail qui a été présenté par la promotion parce que j’ai lu la plupart des mémoires. Nous devons les accompagner car une seule hirondelle ne fait pas le printemps. Donc nous avons besoin des efforts de ces personnes sorties pour pouvoir faire valoriser le patrimoine béninois.

Dites-nous un mot sur la légitimité du diplôme de Master délivré ?
Ce n’est pas pour rien que cette formation est venue ici. C’est compte tenu la côte d’excellence que l’ENAM a à l’étranger. Je puis dire que nous avons déjà enclenché le processus d’admission de ce Master au niveau du CAMES et le professeur Caroline Gaultier qui est notre partenaire au niveau de la Direction générale du Patrimoine de France l’a encore répété devant le directeur. Nous allons engager le processus de présentation de ce diplôme. Il y a des critères. Et nous pensons que nous avons complètement respecté ces critères. Et nous irons à Ouaga pour défendre ce diplôme également sur le plan international. Donc au niveau du Bénin, le problème ne se pose pas. Ce n’est pas un diplôme qui a été fait à l’étranger où il faut chercher coûte que coûte une équivalence. Non. L’École Nationale d’Administration et de Magistrature forme des gestionnaires dans le domaine administratif, dans le domaine financier un peu partout. Et ils sont la plupart des responsables aujourd’hui dans le pays. Donc, sur ce point, il n’y a pas de doute. Quand vous allez à CAMES, vous savez que votre diplôme à une notoriété internationale. Ce n’est pas que leur diplôme n’a pas encore de notoriété internationale, mais cela pourrait renforcer ce qu’ils ont comme diplôme.

Un mot pour conclure l’entretien?
Oh ! Il faut dire que c’est heureux parce que cela n’a pas été facile, ce n’était pas gagner d’avance. Nous avons eu beaucoup de difficultés. Et là je félicite la première promotion, cela n’a pas été facile. C’est une formation payante et les gens ont investi assez d’argent pour pouvoir obtenir ce diplôme aujourd’hui. Je lance un appel non seulement à l’État mais aussi aux privés, aux sponsors pour venir à la rescousse de cette formation. Nous voudrions que les partenaires nous accompagnent et l’État puisse s’impliquer pour que nous puissions offrir des bourses à des étudiants qui n’ont aucun moyen pour suivre cette formation, mais qui ont bien envie de la suivre pour servir la nation.

 

Propos recueillis par : Serge-David ZOUEME
& Edouard KATCHIKPE

 

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