« Le Retour des Ancêtres » de Rose Ablavi Akakpo : Un bouquin contre la désacralisation du patrimoine culturel

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Le Dr Rose Ablavi Akakpo, enseignante-chercheure à l’Université d’Abomey-Calavi, est une auteure beninoise. Elle publie cette année aux éditions Beninlivres Le Retour des Ancêtres. Il s’agit d’une pièce théâtrale où le curseur est mis sur l’importance de valoriser le patrimoine culturel immatériel africain.

« Lorsque le rideau s’ouvre, la scène est plongée dans la pénombre. Deux ombres furtives discutent dans l’obscurité. Leurs voix sont à peine audibles. La scène va progressivement s’éclairer pour laisser apparaître deux hommes, Affougnon et Monsieur Fourgot, en plein marchandage. Le décor représente la place publique d’un village endormi. » Ainsi se lit la didascalie de la première situation de ce texte de 68 pages. Comportant 6 situations, avec une didascalie par situation, l’ouvrage nous fait découvrir les religions endogènes. L’auteure s’est cramponnée à ces pratiques avec au centre le Assin (autel sacré portatif en métal qui, dans les traditions Ajà-Tado, représente l’esprit d’un défunt, ndr).

Affougnon, chrétien, poussé par ses conditions de vie précaires et l’état de grossesse de sa 3e femme, a eu le toupet de voler le Assin du pays des Ebènes pour le vendre à Monsieur Fourgot, un blanc et acheteur international d’objets sacrés. Ceci contre une obole : 7 mille francs. Allons à la page 16 : «  Cet objet abrite, selon les croyances, l’esprit de mon redoutable arrière-grand-père, Roi fondateur de ce royaume, qui a vaillamment combattu les Zojagé (les blancs, les européens, ndr). Je vous le vends parce que, moi je ne crois pas à ces choses. Et puis, les temps sont durs. Les pluies se font rares, le maïs coûte cher, le gari est hors de prix, le haricot, n’en parlons pas ! Mon activité de zémidjan est au ralenti… Ma troisième femme est enceinte… ». C’est ainsi que Monsieur Fourgot devient le propriétaire de cet objet sacré. Lequel objet s’est retrouvé, au musée du pays la Gaule, contre une somme de 1 million et demi d’euro (982 millions 500 mille francs, ndr). Ledit musée expose les objets sacrés du pays des Ebènes : une véritable source de rentabilité pour le pays la Gaule. « Des milliers de visiteurs affluent chaque pour découvrir ces curiosités. Le prix d’entrée et de visite du musée est de deux cents euros (131 mille, ndr) par personne… », lit-on à la page 31.

Une course contre la montre est lancée sur fond d’imprécations pour mettre la main sur Affougnon, l’incrédule.

Identification du voleur  et désacralisation du patrimoine culturel

Le constat de la disparition de l’autel sacré est fait par Tangni, alors qu’elle s’y rendait pour faire des libations. Dans le même temps, la radio La Voix du monde, lors du journal parlé, annonce la présence du Assin dans le pays la Gaule. Cette information tombée dans les oreilles de l’Etudiant se répand dans le Royaume Ebène en présence du Roi. Aussi faut-il ajouter qu’au détour de l’actualité ventilée par la même radio, le roi et ses sujets ont appris l’initiation aux pratiques sacrées, cultuelles et culturelles du cercle des Missa du pays des Ebènes à un couple de blanc. Restons toujours à la page 31 : « C’est l’histoire incroyable d’un couple de notre cher et beau pays, la Gaule qui s’est rendu au pays des Ebènes pour une immersion culturelle et cultuelle. Ce couple s’est intégré au point de se faire initier à l’une des riches pratiques culturelles de ce pays ». Dans cet extrait, la native de Sahouè montre du doigt la désacralisation du patrimoine culturel par les africains contre des espèces sonnantes et trébuchantes.

À la recherche de l’auteur de la vente du Assin, la foule, les deux notables ont fait le lit aux diatribes, aux imprécations au point de réveiller la Voix d’Outre-Tombe c’est-à-dire la voix des ancêtres. Cette voix a tôt fait d’identifier Affougnon, le voleur du Assin, parmi toute la foule présente lors de la cérémonie. Lisons cet extrait de la page 51 : «  Avoue-le. Je sais que c’est toi. C’est toi qui as vendu mon autel ». Il serait vain pour Affougnon, dont le forfait est rendu public sur l’agora, de réfuter cette affirmation de la Voix d’Outre-Tombe. Voilà comment il a été démasqué, essuyant ainsi la colère du Roi et de la foule au travers des prescriptions des deux notables. Car la Voix d’Outre-Tombe a rejeté la peine de mort du pécheur que se trouve être Affougnon.

Une prescription inimaginable voire irréalisable

La félonie de Affougnon n’est pas la bienvenue lors de la cérémonie. Nous lisons en page 58. « … il va payer pour son crime ! Ce jeune homme ne respecte vraiment rien ! Oser vendre l’âme de ce royaume ! Votre Majesté, si nous ne lui arrachons pas la hache des mains dès à présent, il risque d’abattre l’iroko ». Pour ne pas rester indifférent à son acte, le chef de culte, aussi entaché par la vente des secrets du couvent au couple blanc, égrène néanmoins le chapelet des produits de premières nécessités pouvant contribuer à la repentance de Affougnon. «… tu es condamné à acheter trois cabris dont un albinos, sept poulets blancs dont quatre poules vierges. S’ajoutent à ces éléments, seize litres d’huile rouge, de qualité supérieure, seize kilogrammes de haricot, deux-cent cinquante-six cauris, un sac de farine de maïs, trois dames-jeannes bien remplies de sodabi, notre liqueur locale…et…et…un sac de moustiques vierges  », peut-on lire à la page 61.

Dans les extraits cités plus haut, l’auteure revêt le  manteau de gardienne du temple, pour fustiger le caractère sacrilège de la jeunesse béninoise actuelle. Dans un style clair et dépourvu de fioritures, elle embouche la trompette de la valorisation des objets culturels, cultuels, archéologiques, artistiques, littéraires et naturels. Encore faut-il préciser qu’elle a montré, au détour de sa plume, le caractère inoffensif et compréhensif des Ancêtres. Car la mécompréhension peut fouetter l’esprit d’un lecteur qui pense que la mort est la sentence idéale pour Affougnon pour maintenir le caractère sacré de l’autel portatif.

Faut-il le rappeler, cette pièce a été créée et jouée les 19 et 21 juillet 2022 sur le campus d’Abomey-Calavi dans le cadre du « Projet Patrimoine en Lumière », sous le titre de « Héritages » dans une mise en scène de Robert Asde et une scénographie de Bertin Sossa.

Enock GUIDJIME

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