Enseignement des langues étrangères dans le sous-secteur secondaire : Le déluge se poursuit, faute de dispositifs d’encadrement

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Dans un monde de plus en plus ouvert où la propension est très forte en matière de coopération et d’échanges avec autrui, l’apprentissage des langues étrangères se révèle primordial et mieux encore dans tout système d’enseignement. Cette démarche vers les langues exportées se matérialise davantage, de nos jours, par la floraison dans le secteur privé, des écoles, établissements ou lycées à vocation bilingue avec une forte envie pour la langue anglaise. Dans le public et au cœur des curricula de formation, sont logés des cours de langues à l’instar de l’anglais, l’allemand, l’espagnol et même le chinois. Seulement, les dispositifs appropriés d’apprentissage un peu comme les bibliothèques spécialisées et laboratoires de langues font cruellement défaut, livrant l’apprenant à son propre désir et instinct. A travers ce focus terrain, Educ’Action s’est intéressé, cette semaine, au sujet de l’apprentissage des langues secondaires, ce qu’en disent les professeurs spécialistes, les statistiques ainsi que les difficultés y afférentes. Bienvenue dans l’univers des langues étrangères ou secondaires au Bénin.

Ce vendredi du mois de mars de l’an 2017, une équipe de reportage de Educ’Action est témoin d’une discussion évocatrice entre deux élèves du sous-cycle I de l’enseignement secondaire, dans un collège public de Cotonou. Fidèle, la vingtaine, interroge son copain de classe : « Raoul, as-tu compris le cours d’allemand du professeur sur la déclinaison des adjectifs allemands ? » « J’ai été au moins pour une fois très attentif, mais je n’ai pas compris grand chose comme toi ! », répond Raoul. « Je pense qu’il nous faut nous chercher en espagnol, les gens ont l’habitude de dire que celui qui comprend français peut s’en sortir en espagnol parce que les deux langues auraient des similitudes », a conseillé Fidèle, inquiet de ses notes d’interrogations et de devoirs en allemand. Tout comme ces deux apprenants qui voient le noir en matière d’apprentissage des langues étrangères, ils sont nombreux dans nos établissements publics et privés qui peinent véritablement à assimiler les cours de langue. Beaucoup, pour fuir le supplice, choisissent à tord d’aller vers les séries scientifiques avec aussi ses cortèges d’exigences et de contraintes. A l’évaluation, les résultats ne sont bons pas dans l’une comme dans l’autre série. Et pourtant, ils pouvaient bien exceller dans les langues qui comme les sciences, présentent à plusieurs égards des avantages lorsqu’on aborde les enjeux de la coopération, l’intercommunication et la diplomatie.

Des langues secondaires …

L’Arrêté n° 002/MESTFP/DC/SGM/IGM/DIPIQ/DEC/DESG/SA/95SGG16 du 06 Janvier 2017 fixant les conditions de passage, de redoublement et d’exclusion dans les lycées et collèges d’enseignement général, dispose en son article 5 que deux possibilités sont offertes aux apprenants des classes de 4ème et de 3ème en fonction de leur aptitude à aborder les sciences ou les lettres. Ils ont ainsi le choix entre deux séries : la série Moderne Court (MC) pour les sciences ; la série Moderne Long (ML) pour les lettres et qui systématiquement fait appel au choix et à l’apprentissage de l’allemand ou de l’espagnol par l’apprenant comme deuxième langue vivante. Donc, de cette disposition, les décideurs du sous-secteur de l’enseignement secondaire avec en tête le ministre Lucien Kokou offrent la possibilité à l’apprenant de la série Moderne Long, de choisir l’une des deux langues (allemand, espagnol) en ajout à la langue anglaise imposée d’office comme première langue. Les motivations d’une telle décision qui n’est d’ailleurs pas nouvelle s’expliquent certainement par le fait que l’apprentissage des langues accorde bien de privilèges tels que la connaissance parfois parfaite de la culture des autres peuples, la facilitation de la collaboration et les échanges pour interagir. D’ailleurs, il est souvent dit que la domination de autrui passe par la maîtrise de sa culture et donc en partie de sa langue. Pour Pierre Paul Posset, professeur au collège Catholique père Aupiais de Cotonou, la connaissance des langues étrangères constitue un atout. « Vous avez la clé pour entrer dans la culture de l’autre afin de pouvoir collaborer avec lui ; lui apporter et tirer de lui des avantages que vous recherchiez », a-t-il affirmé à Educ’Action. En temps de morosité économique, la maîtrise d’une langue permet d’échapper au chômage. Achille Quenum, professeur de la langue espagnole au Complexe scolaire ‘’Etoile de Sagesse’’ situé à Cocotomey, donne des clés : « Il y a beaucoup de bénéfices lorsqu’on maîtrise la langue d’un autre pays. La première des choses qui s’offre à l’apprenant est l’enseignement, ce qui lui permet de sortir du chômage avant de trouver un emploi meilleur. » Outre l’enseignement, la maîtrise des langues étrangères offre bien d’autres débouchés en terme d’insertion sociale. « Les banques ont besoin des traducteurs, car elles ont des documents à valeur monétaire, économique et macroéconomique à traduire. Les institutions internationales un peu comme les organisations et programmes des Nations Unies ont besoin des gens qualifiés ayant la maîtrise parfaite des langues étrangères. L’élève qui a fait l’option des langues peut finir aussi interprète ou facilitateur en langue des grandes compagnies ou sociétés », a conseillé Achille Quenum. Et c’est à juste titre, renseigne Pierre Paul Posset, que des bourses d’études sont offertes aux apprenants méritants pour des voyages d’études ou des bains linguistiques. Il déplore par exemple que les bourses allemandes offertes au Bénin ne sont pas toutes attribuées en raison de la méconnaissance par beaucoup de la langue allemande.

Des statistiques comparées…

Notre désolation est grande à l’idée de savoir qu’il n’existe pas, du moins pour ce qu’on nous a servi, de statistiques réelles sur le nombre d’élèves du sous-cycle I et du sous-cycle II de l’enseignement secondaire, qui étudient les langues étrangères. Pour renseigner davantage ce sujet d’enquête, une équipe de Educ’Action a fait une descente, ce lundi 06 mars 2017, au Ministère de l’Enseignement Secondaire, Technique et de la Formation Professionnelle. A la Direction des statistiques, personne ne semble disponible pour nous donner les chiffres. L’un des agents de cette direction stratégique rencontré sur les lieux, a été laconique. « Il n’y a pas de chiffres dans ce sens », a-t-il déclaré sans aller loin. Nos pieds de grue au niveau d’autres services du ministère ont été vains. En revanche, des recoupements d’avis de spécialistes faits ici et là dans le sous-secteur du secondaire, il se dégage que les apprenants de la série Moderne Long (classique) portent plus leur dévolu sur la langue espagnole après l’anglais. A en croire plusieurs professeurs de langue interviewés, les personnes intéressées par la langue allemande seraient très peu nombreuses lorsqu’on les compare à celles qui étudient la langue espagnole. « Sur toute l’étendue du territoire national, vous allez dénombrer et j’en suis sûr plus d’apprenants qui étudie l’espagnol », a déclaré le professeur Pierre Paul Posset avant de nuancer que sa classe fait au moins l’exception : « au collège Catholique père Aupiais, dans ma classe, je compte jusqu’à 70% d’élèves qui apprennent la langue allemande. » Passées ces tendances, l’apprentissage des langues est sujet à une autre réalité. Il s’agit bien de l’estocade d’une frange de l’opinion qui agite avec arguments que ces langues dites étrangères enseignées dans le système éducatif béninois sont des langues mortes. Ce qui n’est pas l’avis de certains spécialistes qui ont tenté de rééquilibrer le discours autour de l’expression : ‘‘langue vivante et langue morte’’.

Des langues vivantes, des langues mortes …

« Une langue est qualifiée de vivante lorsqu’elle se parle dans beaucoup de pays et par beaucoup de personnes. Donc, il s’agit d’une langue parlée et écrite », a expliqué le professeur Pierre Paul Posset, indiquant par ailleurs que l’anglais est la première langue étrangère la plus parlée au monde. Il aligne à sa suite la langue espagnole avant de justifier en ces termes : « … elle est plus parlée après l’anglais parce qu’elle se rapproche de la langue française ; ensuite c’est une langue cadencée remplie de mélodies et enfin facile et plaisante à parler. Ce qui fait d’elle aussi une langue bien vivante.» Il poursuit : « la langue espagnole est parlée dans les pays Latino-Américains. « Sur le continent américain, excepté le Brésil, tous les autres pays parlent l’Espagnol », soutient Achille Quenum. S’agissant des langues mortes, a-t-il argué, elles étaient auparavant parlées par la grande majorité mais aujourd’hui, elles ont perdu leur place sans toutefois disparaître. » Il soutient en revanche que le Latin et le Grec sont des langues mortes. «Aujourd’hui, le Latin est devenu une langue auxiliaire parce qu’il soutient les autres langues dérivées dont le français, l’anglais, le portugais et l’espagnol », a renseigné Pierre Paul Posset.

Des appréhensions et difficultés à l’apprentissage des langues étrangères…

L’apprentissage des langues étrangères ainsi définies dans le système éducatif béninois, en l’occurrence au niveau du sous-secteur secondaire, est perçu par bien d’apprenants comme une contrainte majeure. « Dans beaucoup de nos collèges, il n’existe pas des bibliothèques spécialisées, des laboratoires de langue. Ce qui effrite déjà le dispositif mis en place pour l’apprentissage des langues aux élèves. Autre chose, le cadre et l’environnement ne sont pas aussi propices. Les élèves en langue n’ont pas toujours ou presque pas la faveur de l’environnement pour parler couramment les langues apprises. Pas de bains linguistiques, pas de voyages d’études, du coup, le peu qui est enseigné en classe n’est pas aussi mis en pratique alors qu’une langue se parle, se vit ; ce qui constitue de réelles difficultés non seulement pour l’apprenant qui est presque privé de supports d’accompagnement si ce n’est que les livres, mais aussi pour l’enseignant qui doit produire le miracle en créant lui-même les conditions d’apprentissage. Aujourd’hui, rien ne motive l’apprentissage des langues étrangères si ce n’est l’exigence académique », a déploré un directeur d’établissement public qui a requis l’anonymat. Pierre Paul Posset relève qu’on ne saurait enseigner une langue sans amener l’apprenant à y trouver, lui-même, un intérêt. « On constate que la manière dont nous procédons dans nos lieux éducatifs ressemble à du forcing alors que normalement, cela ne doit pas être une corvée, mais plutôt un réel plaisir, une réelle motivation pour les apprenants », a-t-il conseillé.
Selon Pierre Paul Posset, les difficultés pour la maîtrise d’une langue étrangère se trouvent beaucoup plus dans l’appropriation du vocabulaire. « Si un élève a des problèmes en Français, il lui sera difficile de maîtriser les langues secondes telles que l’allemand ou l’espagnol. Par exemple, lorsqu’on parle d’accusatif en allemand, cela se réfère en Français au Complément d’objet direct (Cod). Si l’élève ne sait pas ce qu’on appelle accusatif, il rencontre alors des problèmes pour la compréhension de cette langue », a-t-il expliqué. D’autres voient que c’est le manque de communication qui fait que les élèves trouvent les langues secondaires difficiles. « La grande difficulté est que les élèves n’arrivent pas à s’exprimer par faute de communication », a apporté Achille Quenum, invitant les Ambassades des langues concernées à mettre plus de moyens à la disposition des cadres de formation et d’apprentissage des apprenants pour une maîtrise efficace des langues étrangères. Pour l’heure, le déluge se poursuit dans nos collèges et établissements, faute de dispositifs réels et subséquents pour relever le défi d’encadrement.

Hermann Maurice SAGBOHAN & Serge David ZOUEME

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