Système éducatif béninois : Encore des efforts pour l’épanouissement sexuel des apprenants

  • 0
  • 33 views

Des filles déflorées à bas âge, des grossesses non désirées interrompues, un cursus académique mis en mal et le rêve de plusieurs apprenantes hypothéqué. C’est à cela qu’on assiste de nos jours dans nos établissements, centres scolaires et lieux d’apprentissage technique et professionnel. Face à cette peinture saisissante de la situation et l’état des lieux renversant, Educ’Action a voulu interroger la qualité de l’éducation sexuelle en milieu scolaire. Une équipe de votre journal a fait le périple de plusieurs cadres d’enseignement, interrogé des chefs d’établissements, éducateurs, psychologues et apprenants pour percer l’abcès et entrevoir ensemble des pistes de solutions. Voici le fruit de notre travail de terrain !

«Je suis tombée enceinte alors que je n’avais que 16 ans et j’étais en classe de 4ème au collège ‘’Le Nokoué’’ à Cotonou. Aujourd’hui, Wilfried, le fruit de mon imprudence d’entre temps, a beaucoup grandi. Ce qui fait ma fierté même si moi-même, je n’ai pu accomplir mon rêve de jeune apprenante. J’ai été obligée d’abandonner les cours pour me trouver un job précaire. Mon désormais mari était lui aussi, à l’époque, un élève issu d’une famille précaire. Donc, il ne pouvait pas jouer pleinement son rôle de papa, encore moins ses parents. A un moment, je me suis retrouvé seule sans soutien, jouant à la fois les responsabilités de mère et de père. Ce fut très difficile pour moi. Aujourd’hui, je ne suis pas parvenue à accomplir mon rêve d’avocate parce que j’ai quitté très tôt le système éducatif pour avoir eu cette grossesse non désirée », confesse tristement, dame Huguette, la trentaine, aujourd’hui vendeuse d’ananas à Cotonou. Très froissée par cette histoire de vie qui la rattrape, elle regrette amèrement d’avoir été à l’acte sexuel très tôt. Amina, 26 ans, de son côté, reconnait que c’est par curiosité qu’elle est allée à l’acte sexuel avant 18 ans : « chaque fois que mon papa me voyait avec la compagnie de mes amis de sexe opposé, il ne se lasse de me couvrir d’injures. Finalement, j’ai donc décidé de passer à l’acte pour me venger de lui. J’avoue que si c’est aujourd’hui, je ne le ferai pas ». A l’instar de ces deux femmes au ménage, encore élèves au moment des faits, elles sont nombreuses, les jeunes apprenantes, à se livrer précocement à l’activité sexuelle, soit par naïveté, soit par suivisme, avec des conséquences très souvent fâcheuses. D’autres justifient leur acte par l’absence d’une éducation sexuelle au niveau scolaire qui édifie et prépare l’apprenante sur le champ sexuel. Selon les indiscrétions, les statistiques en la matière en milieu scolaire, sont effarantes. Le nombre des élèves filles qui tombent grosses avant d’atteindre la fin du premier cycle du collège, est important. Approchée pour avoir les vrais chiffres, la Direction générale des affaires sociales du Ministère de la Famille n’a pu rendre accessibles ces données. « Les statistiques concernant les filles qui tombent grosses en milieu scolaire ne sont pas encore arrivées à notre niveau. Ce sont les Centres de Promotion Sociale (CPS) qui doivent nous fournir ces statistiques. Jusqu’ici, nous n’avons rien et cela pourrait encore prendre des mois », a confié à Educ’Action l’un des responsables de la Direction.

Des avis…

Malgré que le sexe demeure un sujet tabou dans bien de cercles familiaux au Bénin en raison du poids culturel et des pesanteurs sociologiques, Epiphane Adandé, un psychologue freelance, pense qu’il faut commencer tôt l’éducation sexuelle avec les filles, déjà au sein de la cellule familiale. « Aujourd’hui, les pensées ont évolué. Nos enfants filles s’informent partout, dans la rue, à travers la télévision, auprès de leurs amies et même auprès des gens qu’elles ne connaissent pas. C’est pour dire que si les parents renoncent à cette éducation sexuelle à la maison, il y a bien de gens et de canaux qui peuvent leur apporter l’information sexuelle mais hélas, cette fois-ci, de façon brute et violente. C’est ainsi que sous le poids des conseils souvent mal prodigués de la rue, les filles brûlent les étapes pour aller au sexe avec les conséquences qu’on connait. Aujourd’hui, il est mieux de commencer tôt l’éducation sexuelle même dans les collèges. Au lieu qu’on l’instaure à partir de la troisième à travers les cours de la reproduction, il faut déjà l’envisager dès la classe de 5ième par exemple pour alerter et préparer l’apprenante », a-t-il conseillé. Love Crusis Alladatin, censeur au Complexe scolaire Sainte Félicité à Godomey semble bien épouser l’avis du psychologue. Pour lui, l’éducation sexuelle : ‘’c’est tout ce qui est mis en œuvre pour accompagner l’enfant et surtout l’apprenant à se découvrir lui-même, à reconnaitre son sexe et tout ce qui accompagne sa vie sexuelle pour son épanouissement’’. Et puisque l’école est par excellence un lieu du savoir, elle a aussi un rôle prépondérant à jouer au côté des familles pour fouetter l’éducation sexuelle des élèves, surtout des élèves filles. « Dans les écoles, nous avons à faire aux adolescents. Au secondaire surtout, ce sont des adolescents qui traversent la période la plus difficile de leur vie où l’enfant cherche à se connaitre et à s’affirmer. Donc, c’est une période de connaissance de soi et d’affirmation de soi », a-t-il expliqué, énumérant quelques comportements propres à cette période d’adolescence. « Vous allez constater qu’il naisse souvent des conflits avec les parents pendant cette période là parce que l’enfant veut découvrir, mais le parent est dans un rôle répressif d’où les différends », a précisé le censeur. Théodore Gohoungo, directeur adjoint du Complexe scolaire ‘’La Berceuse’’ sis dans la commune d’Abomey-Calavi, affirme que cette période est plus ou moins caractérisée par l’évolution des seins, l’apparition des menstrues chez la fille. Ces symptômes qui naissent, nécessitent davantage l’accompagnement des éducateurs, surtout des parents pendant les périodes de soudure entre l’adolescence et la vie d’adulte pour permettre à la fille, surtout l’apprenante de se découvrir, elle-même, et s’affirmer afin de forger efficacement son être. Seulement, cet accompagnement en milieu scolaire n’est pas aussi prononcé. Hormis les cours de la reproduction, très peu de cadres sont offerts aux apprenants pour discuter du sexe. Plus grave, certains enseignants vicieux profitent de la naïveté et de la sous information des apprenantes pour aller au sexe avec elles.

L’éducation sexuelle en question…

« Chez nous ici, nous n’avons pas vraiment des heures consacrées à ce type d’éducation. Il n’y a que les professeurs de SVT (ancienne biologie) qui essaient à travers le cours de la reproduction humaine, de parler du sexe avec les enfants et c’est tout », a reconnu le directeur adjoint du Complexe scolaire ‘’La Berceuse’’. Au CS sainte Félicité, par contre, outre les cours de SVT sur la reproduction humaine, des initiatives éparses sont prises pour renforcer l’éducation sexuelle des apprenants. C’est ainsi que les autorités ont établi un accord avec l’Ong Apessa qui travaille dans le domaine de l’éducation sexuelle des enfants pour venir en aide aux élèves, surtout filles. « En direction de l’Ong Apessa, nos élèves formulent par écrit les problèmes sexuels qui se posent à eux et dont ils ne peuvent pas parler avec leurs parents ou enseignants en classe. L’Ong décide alors d’un jour pour venir rencontrer les enfants pour discuter à cœur ouvert avec eux et apporter des solutions et réponses à leurs problèmes », a témoigné le censeur Love Crucis Alladatin. Consciente de l’intérêt de parler de l’éducation sexuelle en milieu scolaire, la Direction départementale de l’enseignement secondaire de l’Atlantique a initié en décembre 2016, une séance de formation au profit des enseignants et éducateurs de certains établissements pour aider à mieux encadrer les apprenants en matière d’éducation sexuelle. Le censeur du Complexe scolaire sainte Félicité, l’un des participants à cette séance de formation, revient sur le contexte de l’initiative. « Il s’est agi d’apprendre aux apprenants à découvrir d’abord leur morphologie et pour cela, ils ont pris pour cible les classes de 6ème en 3ème. Donc chaque professeur de SVT doit consacrer 10 à 15 minutes à chaque début de son cours pour discuter des questions d’éducation sexuelle avec les enfants », a-t-il informé. Il a, par ailleurs, renseigné sur les sous-thèmes de la formation à savoir : ‘’Dessine la famille que tu voudrais avoir plus tard quand tu seras adulte : ce sera quoi ma famille ?’’, ‘’Se marier ?’’, ‘’A quel âge ?’’, ‘’Avec qui ?’’, ‘’Décider seul ou s’en remettre au choix de ses parents ?’’, ‘’Avoir des enfants ?’’, ‘’Combien ?’’, ‘’Dans le mariage ou hors mariage ?’’, ‘’Le préservatif masculin et féminin’’, ‘’les pilules : les avantages et les inconvénients’’, ‘’connaitre son corps : le sexe de la femme, le sexe de l’homme’’, ‘’définit la période de fécondité’’. « Cette formation n’est pas une occasion d’inviter les enfants à aller à l’acte sexuel, mais pour les prévenir des inconvénients qu’il y a à aller très tôt à l’acte sexuel », a précisé le censeur de sainte Félicité. Durel Ayao, élève en classe de 2nde a confié, avec peine, à l’équipe de Educ’Action qu’elle n’a jamais discuté de la question de sexe avec ses parents qui sont tous deux des intellectuels. « On ne parle jamais du sexe à la maison. On le fait parfois entre sœurs, mais jamais avec les parents. Maman dit qu’on ne lui en a jamais parlé à son jeune âge et qu’elle ne sait pas comment en parler avec nous. Si papa n’en parle pas, c’est sûrement parce qu’il n’a pas ce temps ou parce qu’il pense qu’on est trop jeune pour ça, je suppose », a lâché sans gêne la jeune fille. A cette préoccupation, le directeur adjoint du CS ‘’La Berceuse’’, Théodore Gohoungo, estime plutôt qu’il faut parler du sexe avec les enfants mais pas avant un certain âge, au moins 15 ans précisément. Le censeur Love Crucis Alladatin soutient, pour sa part, qu’il faut très tôt commencer l’éducation sexuelle même déjà à l’âge de 5ans voire 6ans. « L’enfant fille doit savoir très tôt qu’il y a une différence entre son corps et celui du garçon. Il ne faut pas oublier qu’à partir de 10ans voire 12 ans, le cœur commence par battre autrement et l’enfant s’en va découvrir par ses propres moyens, ce que c’est que le sexe et puisqu’il n’y a pas de guide, il va directement à l’acte sans précaution », a fait remarquer le censeur pour qui, il est hors de question que le sexe reste un tabou.

De la résistance à l’éducation sexuelle…

Des opinions contraires à l’éducation sexuelle des enfants sont bien manifestes dans le rang des parents. Florence Hounyo, la quarantaine, ménagère, n’est toujours pas convaincue de l’importance de parler du sexe aux enfants. D’ailleurs, elle estime que c’est un moyen pour pousser l’enfant à vite découvrir ce qui revient aux ‘’grandes personnes’’. A l’en croire, le sexe doit rester l’apanage de personnes adultes. Elle fustige, à cet égard, les comportements des certaines apprenantes qui s’adonnent à cœur joie à des pratiques qu’elle qualifie de déshonorant telles que les tatouages, les ongles artificielles, les coiffures extravagantes, les tenues sexy… « Ce que je vois aujourd’hui chez nos élèves filles est inadmissible. Elles vont spontanément faire des avances aux hommes, se mettent en plusieurs pour faire l’amour avec un seul garçon, mettre les tatouages au début des fesses et même sur leur partie intime. Autant de pratiques non vertueuses qui n’honorent pas la gente féminine. En notre temps, la fille, fut-elle élève, ne peut jamais s’essayer à ces choses là. C’est à croire qu’on a jeté un sort sur nos jeunes filles, surtout élèves. Mais moi, je suis totalement convaincu que c’est parce qu’à l’école, on apprend même aux enfants ce qu’est le sexe. Et donc, très tôt, ils y prennent goût et ce sont là les conséquences. Je pense qu’on doit revoir le système éducatif béninois sur ce plan là. On va à l’école pour être éduqué, et non pour être dépravé », s’est-elle plainte. C’est clair donc que sur la question de l’éducation sexuelle en milieu scolaire, les avis et commentaires sont divergents. Il s’agit en somme de la guerre des écoles, chacun selon son époque et son éducation du moment. Seulement, elle reste une épineuse préoccupation, la question de sexe à l’école. Est-ce vraiment l’éducation sexuelle, telle qu’elle est donnée aujourd’hui dans nos écoles, qui accélère les vices (filles déflorées à bas âge, des grossesses non désirées interrompues) ou plutôt le faible intérêt accordé à cette éducation (juste le cours de reproduction) dans les centres d’instruction ? Quels palliatifs et quelle implication des principaux acteurs et dirigeants de l’école pour corriger le tir. La question reste ouverte.

Réalisation : Estelle DJIGRI & Serge-David ZOUEME

Nouvelles conditions de restauration des étudiants à l’UAC : Institutions Spécialisées et étudiants équitablement traités
Prev Post Nouvelles conditions de restauration des étudiants à l’UAC : Institutions Spécialisées et étudiants équitablement traités
Gratuité des droits d’écolage pour les filles au Primaire et au Secondaire : Les dispositions de l’article 8 de  la Constitution violées
Next Post Gratuité des droits d’écolage pour les filles au Primaire et au Secondaire : Les dispositions de l’article 8 de la Constitution violées

Leave a Comment:

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *